En ce moment, je me pose plein de questions, comme vous, j’imagine, concernant les choix importants qu’on nous demande de réaliser dans notre profession, avec une certaine pression, voire une pression certaine… Quelle solution matérielle choisir pour notre stockage primaire ? Quelle taille et quel type pour nos clusters Compute, et comment les dimensionner ? Quels environnements de sauvegarde ? Et comme si cela ne suffisait pas, il faut aussi choisir notre trajectoire en matière d’hyperviseurs et de logiciels d’administration …
Et tout cela sans oublier Kubernetes et la conteneurisation, qui ne se contentent plus de pointer le bout de leur nez sur le ring, mais commencent carrément à y boxer.
Un contexte international qui rebat les cartes
Depuis plusieurs années déjà, et plus particulièrement depuis l’année 2025, désormais derrière nous, le secteur IT est devenu un champ de bataille géopolitique, où les tensions entre les États-Unis et la Chine redéfinissent les équilibres technologiques mondiaux.
D’un côté, on a, plus puissants que jamais, les géants américains (AWS, Microsoft, Google, IBM, Oracle, Broadcom, HPE, Dell, NetApp, Pure Storage…) qui dominent les infrastructures critiques et le cloud. Mais leur emprise soulève des questions de souveraineté. On peut citer, au hasard, les coûts qui ne cessent d’augmenter, mais aussi la difficile gestion de la sécurité et de la conformité, notamment avec des lois comme le Cloud Act, qui autorisent l’accès aux données stockées hors des États-Unis. Mais ce n’est pas tout. Posez-vous la question suivante : quelle technologie actuelle utilisez-vous dans votre entreprise qui n’est pas américaine ? Ça fait froid dans le dos, quand on y pense… Et je ne parle là que des éditeurs principaux et du hardware…
De l’autre, on a la Chine, qui accélère son expansion via des acteurs comme Huawei ou Alibaba Cloud, proposant des alternatives compétitives en termes de prix et de performance, mais suscitant des craintes en matière de sécurité et de dépendance technologique (la présence, souvent irrationnelle, d’un mythique Kill Switch ou de portes dérobées).
L’IA et la « colonie numérique »
Je dirais, pour couronner le tout, que c’est d’autant plus inquiétant depuis l’entrée massive dans nos vies professionnelles de l’IA générative, avec encore et toujours les États-Unis et la Chine en tête ! D’accord, il y a Mistral.AI, Lovable ou DeepL, pour n’en citer que quelques-uns… Mais pour les pros de l’IT et en dehors de marchés de niche ? À part les solutions Copilot de Microsoft et OpenAI, vous voyez beaucoup d’illuminés comme moi, qui utilise Mistral pour son taf vous ?
Dans ce contexte, où certains n’hésitent plus à traiter l’Europe de colonie numérique, celle-ci, prise en étau, cherche à affirmer, par de beaux discours, un tant soit peu sa souveraineté numérique, sans réel changement politique concret, à mon goût. Entre les régulations parfois trop strictes et mal fichues, qui pénalisent autant nos propres sociétés (RGPD, NIS2, SecNumCloud), et le soutien timide aux acteurs européens, on fait quoi ? Comment agir réellement ? C’est là, à mon sens, qu’il faut imaginer une troisième voie, qui n’oppose pas les États-Unis et la Chine, mais qui consiste tout simplement à faire notre marché et, surtout, à ne plus rester accrochés à nos anciens partenaires aveuglément, parce qu’on a toujours fait comme ça.
Des choses qui me désolent
Tiens, pour illustrer un peu ce dont je parle, quelques exemples pris au hasard, comme des pommes dans un verger :
- Un poste de travail, c’est forcément Windows… Ah oui ? Mais pourquoi, au fait ? Posez-vous tranquillement la question… Tout simplement parce qu’on a toujours fait comme ça, depuis l’avènement de Windows au tout début des années 90.
- Pourquoi ne pas essayer les Chinois pour leur stockage, après tout ? Technologiquement, ils ne sont pas forcément pires que les Américains, en plus… D’autant que nos vieux amis de l’autre côté de l’Atlantique ont bien profité de notre fric pendant au moins 30 ans, non ? et si ça peut énerver le roux … ça me va bien au final 🙂
- Pourquoi Teams ? Parce que c’est Microsoft et que c’est le numéro 1 ? Certes, mais laissez-moi rire : tout existe déjà chez nous, en Europe. Bien sûr, ce n’est sans doute pas aussi « facile », « rapide » ou « séduisant » (si vous avez la réf, la force est avec vous), mais je suis persuadé que si on s’en donne les moyens, et surtout le temps et la motivation, ça peut le faire.
- Google et sa suite (Gmail, GDrive, Google Sheets et j’en passe)… Ah oui, c’est pratique et rapide… Oui, mais savez-vous qu’il existe aujourd’hui un acteur français qui propose une suite du même type, qui fonctionne parfaitement : Jamespot. Franchement, jetez-y un œil. Sauf qu’elle n’est même pas connue à la hauteur de ce qu’elle vaut, et c’est tellement dommage.
- Quelle brique technique mettre en place pour une vraie fédération d’identité (expérience vécue personnellement) ? Keycloak, Authentik… Bien sûr que non, on va prendre Azure AD, parce qu’on aime bien Microsoft et qu’ils nous font des prix en ce moment et surtout parce qu’on a toujours fait comme ça … Alors que les compétences, la motivation et les intégrateurs partenaires français sont là, prêts ! Ça me dépasse, perso.
Des acteurs européens qui montrent l’exemple
Quand on parle de souveraineté et d’alternatives aux géants américains, impossible de ne pas citer Vates, Cloud Temple… et bien sûr OVH. J’ai déjà eu l’occasion d’échanger avec Olivier Lambert (Vates) sur XCP-ng, déjà adoptée par des intégrateurs comme Axians ou Computacenter avec des retours d’expérience concrets dans la santé ou l’industrie. Preuve que ça marche : leurs partenariats ne cessent de grandir, et leurs outils sont désormais compatibles avec des écosystèmes comme Veeam (pour les sauvegardes) ou NetApp (pour le stockage). Le hic ? Malgré mes tentatives, je n’ai toujours pas réussi à coincer Octave Klaba pour discuter de leur vision long terme chez OVH, même si le OVH Summit en automne dernier à pu nous en donner un aperçu !
Pourtant, l’Europe a les cartes en main : entre XCP-ng, les solutions d’OVH, et les initiatives comme Cloud Temple, on a de quoi construire une stack IT 100% locale. Alors oui, c’est un peu plus de boulot au départ, mais comme le disait Olivier, lors de son interview : « Le jour où Broadcom vous aligne une facture VMware à 6 chiffres, vous serez bien contents d’avoir un plan B. » Et ce plan B, il existe déjà. À nous de le saisir.
Bon, au final, qu’est-ce qu’on fait ?
En fait, je vais vous dire : il faut se bouger les fesses et arrêter ces réactions débiles du style « on a toujours fait comme ça ». Bien sûr, je ne me fais pas d’illusions et je ne rêve pas éveillé dans mon lit (pas tout le temps, ^^). Faire des choix structurants, c’est audacieux, oui, c’est risqué, oui, ce sera long et complexe, mais vous savez quoi ? Est-ce que ce n’est pas notre boulot, en tant que techniciens ou ingénieurs, de construire des trucs ? Est-ce que ce n’est pas notre boulot d’assumer un minimum de responsabilité dans ce qu’on construit ? Je pense sincèrement qu’en l’espace d’une quinzaine d’années, on a perdu cette envie de construire, engloutis par toutes ces normes, certifications et process (d’ailleurs, on ne dit même plus « processus », on a intégré le terme anglosaxon, ça en dit long sur l’impact de nos « partenaires »).
En fait, pour commencer à embrasser cette troisième voie que j’évoquais plus haut, il faut se creuser les méninges, oui. Et il faut être un minimum aidé par nos dirigeants, sponsorisé par les directions générales, qui elles-mêmes doivent recevoir des directives claires et sans ambiguïté de l’État français et de l’Europe. Je le dis sans ambages : il faut commencer à se battre avec les mêmes armes que nos concurrents, avec un minimum de protectionnisme.
Quand on n’a pas d’argent, pas de budget, mais un minimum de ressources humaines, il faut commencer à mettre en œuvre quasi systématiquement de l’open source pour toutes les fonctions qui peuvent l’être, sans état d’âme ni hésitation, et ce dès maintenant, par petits pas, pour prendre confiance progressivement dans tous ces outils.
Pour terminer ce « Rogonotudju » général
Laissez-moi vous remémorer un extrait de la très longue et magnifique tirade d’Édouard Baer dans un film bien connu, qui résume assez bien ma pensée sur tout cela : « Mais, vous savez, moi, je ne crois pas qu’il y ait de bonne ou de mauvaise situation. Moi, si je devais résumer ma vie aujourd’hui avec vous, je dirais que c’est d’abord des rencontres. Des gens qui m’ont tendu la main, peut-être à un moment où je ne pouvais pas, où j’étais seul chez moi. Et c’est assez curieux de se dire que les hasards, les rencontres forgent une destinée… Parce que quand on a le goût de la chose, quand on a le goût de la chose bien faite … (…) … Et je dis merci à la vie, je lui dis merci, je chante la vie, je danse la vie… Je ne suis qu’amour ! »
Références :
Jamespot : https://jamespot.com
L’entretien d’Olivier Lambert CEO de Vates : https://vblog.io/interview-dolivier-lambert-ceo-de-vates/
L’entretien de Christophe Lesur de Cloud Temple : https://vblog.io/entretien-avec-christophe-lesur-co-ceo-de-cloud-temple/
L’entretien d’Octave Klaba, CEO d’OVH en exclu sur vBlog !! …. nan je décone 🙁 🙁 …
