Mesdames, messieurs, encore un nouvel entretien sur vBlog (on ne l’arrête plus…). Cette fois-ci, j’ai voulu sortir un peu de ma zone de confort : c’est toujours de l’IT, c’est toujours souverain, évidemment, mais cette fois, ça se passe dans le hardware avec Philippe Notton, CEO de SiPearl, qui a accepté (contre toute attente pour moi) un entretien de plus d’une demi-heure !

Philippe, son parcours professionnel et genèse du projet SiPearl

Après des études d’ingénieur au sein de Centrale Supélec (en 1993), a fait son service dans la Marine, puis il a rejoint Thomson, une société bien connue et appréciée des années 80/90. Philippe décrit bien l’excellence européenne de l’époque au sein de ces entreprises (avec Philips, notamment) et a vécu le basculement des chaînes de valeur vers l’Asie au tournant des années 2000. Ainsi, il poursuit et surfe sur cette vague des semi-conducteurs, notamment dans le secteur de l’audio, la vidéo et les set-top box, via des entreprises comme CyLogic/Broadcom, puis Zarlink/Iden au Royaume-Uni, dans des rôles de chef de projet, de support et de marketing, au cœur d’un secteur marqué par les acquisitions pendant toutes ces années.

En 2006, il rejoint MStar à Taïwan, une start-up qui est rapidement devenue une entreprise florissante de plus de 10 000 personnes et vendue 4 milliards de dollars à MediaTek, avec environ 90 % de parts de marché sur les CPU de TV. En tant que vice-président (VP) marketing, il lance des activités autour d’architectures intégrées pour les Smart TV, soulignant l’importance du SoC/CPU central.

Il rejoint ensuite STMicroelectronics à Grenoble comme Senior General Manager (SGM) de la division Consumer (2 400 ingénieurs) pour une relance des set-top box. Philippe se rappelle les succès historiques de ST et la décision ultérieure d’arrêter le « digital » (Compute, IA).

Le projet SiPearl naît via le consortium « European Processor Initiative » (EPI), monté chez Atos/Bull (avec 80 millions d’euros de subventions européennes initiales). S’ensuit le démarrage des études initiales fin 2018 et la création de SiPearl  en  juin 2019. Le premier salarié est embauché en janvier 2020 après l’arrivée d’une subvention de 6,4 millions d’euros (dans le cadre d’Horizon 2020). Philippe quitte alors Atos pour garantir l’indépendance, recrute, pose l’architecture et prépare la série A (la 2ème levée de fonds). Le projet sort désormais du mode silencieux de la R&D pour basculer vers une société commerciale plus visible à l’approche du lancement produit.

Un ancrage européen, partenaires et souveraineté

Le soutien historique de la Commission européenne se poursuit, notamment à travers la DG Connect, EuroHPC (orienté vers les clusters de calcul et les Usines à IA), ainsi qu’un partenariat solide avec Bull/Atos dans le domaine du HPC. Le consortium EPI rassemble des acteurs majeurs comme le Forschungszentrum Jülich, le CEA et le Barcelona Supercomputing Center, qui jouent un rôle clé dans l’upstream open source. Leur mission ? Animer et faire vivre la communauté des développeurs autour de la stack logicielle associée au projet hardware.

Ce qui distingue SiPearl des autres constructeurs de solutions HPC, c’est avant tout sa volonté affirmée de souveraineté et son identité résolument européenne. La société répond à un mandat clair de Bruxelles : devenir un équivalent européen d’Intel ou d’AMD, en couvrant aussi bien le HPC et les data centers que l’embarqué et la défense. Pour y parvenir, SiPearl mise sur des technologies européennes, notamment en matière de sécurité, et s’inscrit dans une démarche de « Silicon Diversity ». L’objectif ? Réduire l’emprise et les dépendances extra-européennes, dans un contexte mondial où les GAFAM (AWS, Azure et consorts) pèsent plus lourd que les solutions chinoises en Europe (il ne faut surtout pas se tromper de cible …).

Un écosystème Taïwanais dans la stratégie industrielle assumée et nécessaire de SiPearl

Taïwan reste aujourd’hui le pivot mondial des semi-conducteurs, où se concentrent les ODM — les Original Design Manufacturers comme Asus, Asrock, Gigabyte ou Foxconn. Lest sièges sociaux et l’histoire de ces entreprises sont Taïwanais. Cette dynamique a longtemps nourri, en France, la culture emblématique de la rue Montgallet (ah, les souvenirs…), où ces acteurs occupaient une place centrale.

Les puces de SiPearl sont actuellement fabriquées chez le géant TSMC : la première génération de Rhea1, gravée en 6 nm, bénéficie d’un advanced packaging CoWoS (plusieurs chiplets intégrés dans un même boîtier), tandis que la mémoire ultra-rapide HBM provient de Samsung. Le choix de TSMC s’est imposé comme une évidence : Apple et NVIDIA y testent et optimisent en amont les procédés de fabrication, permettant à SiPearl d’en profiter ensuite. À titre d’exemple, Apple utilise déjà le 3 nm pour ses puces M5, tout comme NVIDIA pour ses propres composants.

Dans l’univers des start-ups, minimiser les risques liés aux processus de fabrication est une priorité absolue. À l’époque où SiPearl a dû trancher, Samsung Foundry était encore en retrait. Par ailleurs, la culture taïwanaise est profondément ancrée chez SiPearl, d’autant plus grâce à une implantation locale d’ici cet été (pour des bonne raisons, évidemment …). En matière de compute avancé, près de 97 % des start-ups et plus de 80 % des puces CPU/IA transitent aujourd’hui par TSMC.

Choix d’architecture CPU, licences et concurrence

SiPearl mise sur un positionnement CPU-only, sans accélération ni coprocesseurs dédiés. Un choix stratégique alors que les CPU sont omniprésents et que l’essor de l’IA agentique ne fait qu’amplifier la demande. Le choix de l’architecture ARM qui remonte aux projets Mont Blanc lancés en 2011 par l’Europe, montre sa pertinence, face au déclin progressif des autres technologies. Cette décision est d’ailleurs validée par l’écosystème actuel, où des acteurs majeurs comme AWS (avec Graviton) ou Azure misent eux aussi sur ARM.

Philippe en est convaincu : « un CPU, aussi performant soit-il, reste inutile sans son écosystème logiciel. ARM offre justement une solution clé en main : compilateurs, applications et déploiements massifs déjà éprouvés, que ce soit sur mobile ou sur laptops. Enfin, ARM est non seulement un partenaire stratégique de SiPearl, mais aussi un de ses investisseurs (^^), ce qui garantit un accès immédiat et privilégié à son vaste écosystème logiciel ».

Côté concurrence, c’est relativement clair : Intel et AMD dominent historiquement le marché, tandis que Fujitsu, bien que présent sur le très haut de gamme, se concentre avant tout sur le Japon et reste peu implanté en Europe. Quant à Ampere, s’il représente un concurrent technologique sérieux, son succès contribue in fine à renforcer la légitimité d’ARM et, par ricochet, celle de SiPearl.

SiPearl à une ambition forte : proposer une alternative européenne crédible face à des acteurs non européens, en s’appuyant sur une architecture déjà plébiscitée par les géants du cloud et de l’industrie.

Et coté R&D ?

Philippe poursuit : « Chez SiPearl, la R&D est a peu près équilibrée à 50/50 entre le matériel et le logiciel. Cela inclut la compilation, les benchmarks, le développement du kernel, du BIOS et l’intégration système. Un travail considérable est mené en upstream (vers le noyau et les distributions, donc) pour que l’architecture Rhea soit nativement supportée par les principales distributions, comme Red Hat ou SUSE, ainsi que par les compilateurs. Sans cette étape, impossible d’assurer une adoption large et efficace« .

En parallèle, nous concevons des reference designs pour des cartes mères, avec une équipe dédiée à Grenoble et Massy près de Paris. Ces cartes, bien plus complexes que ce qu’on trouve dans le grand public, intègrent jusqu’à 26 couches et des sockets de processeurs dépassant les 6 000 pins bien au-delà des standards LGA classiques. Leur complexité reflète les exigences du HPC et de l’IA, où chaque détail compte.

Nos partenariats industriels, à l’image de Bull, jouent un rôle clé : ils transforment ces reference designs en cartes de série haut de gamme, optimisées pour les datacenters. Ces solutions permettent d’intégrer plusieurs puces par chassis type blade, maximisant ainsi la densité par rack, un critère essentiel pour les infrastructures HPC, où l’espace et la performance sont des enjeux majeurs. »

Pour terminer, quid des tensions géopolitiques actuelles ?

Malheureusement, j’ai oublié, lors de notre discussion de demander à Philippe comment SiPearl vivait les tensions géopolitiques autour de Taiwan et la pression industrielle actuelle sur tout le hardware IT en général et la RAM ou la fabrication des processeurs en particulier. La réponse de Marie-Anne Garigue, responsable de la communication de SiPearl, a été assez claire :

« Les tensions géopolitiques autour de Taiwan, ce n’est pas nouveau pour nous. C’est un choix qu’a fait SiPearl comme l’ont fait les grands noms des semiconducteurs que vous citez dans votre article. Avec le soutien de l’Europe et de la France, on est en train de conclure des partenariats avec des acteurs taiwanais qui conforteront notre position. »

Conclusion : une culture, une ambition

Philippe met en avant le fameux « Mindset » à la « Black Pearl » (vous connaissez, les pirates, tout ça …) : de l’audace, ne pas craindre d’aller à contre-courant malgré la complexité et les conseils pessimistes.

« Il faut voir que nous avons construit avec SiPearl des compétences uniques en Europe : des technologies de design rarement disponibles hors de Californie développées en banlieue ouest de Paris, renforçant la souveraineté ».

En guise de conclusion, Philippe termine par : « L’Europe évolue rapidement vers plus d’autonomie en compute, avec des régulations attendues pour favoriser l’usage de technologies européennes et retenir expertise et capitaux..

C’était passionnant 🙂 🙂 !

Un énorme merci à Philippe Notton (ainsi que Marie-Anne, pour la relecture !) d’avoir accepté cet entretien, surtout face à un petit rikiki comme moi ! Je ne mesurais pas à quel point l’Europe était aujourd’hui à la pointe dans le domaine des processeurs. Cette discussion a balayé mes préjugés dans ce domaine. Comme quoi, il ne faut pas critiquer sans se renseigner un minimum 🙂

Assez de ce pessimisme franchouillard qui consiste à critiquer systématiquement ce qui se fait chez nous ! SiPearl est vraiment une pépite européenne, qui se bat avec énergie et compétence contre les géants du secteur, tout en s’alliant avec les meilleurs partenaires y compris asiatiques.

D’ailleurs, cela me rappelle une autre entreprise que j’ai eu la chance de découvrir il y a quelques années : Lynx. Si vous ne les connaissez pas, je vous invite vivement à vous pencher sur leur travail… et pourquoi pas, à leur CEO aussi ? (tiens tiens … il faut absolument que je tente de le contacter !)

Longue vie à SiPearl, les pirates européens !

Références :
Le site de SiPearl : https://sipearl.com
Philippe Notton sur LinkedIn : https://www.linkedin.com/in/pnotton/

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